À 23 ans, Adeline Boyer n’a rien d’une artiste en devenir : elle est déjà un nom qui circule à La Réunion dans le milieu du body painting et du make-up artistique. Autodidacte, déterminée, et avec un sens aigu du visuel, elle transforme les visages en toiles vivantes et les corps en scènes de cinéma. Une trajectoire improbable pour une jeune femme qui, il y a encore quelques années, se débattait dans des études de littérature anglaise qui l’ennuyaient prodigieusement.
Des romans aux pinceaux
« Après deux ans de littérature, j’ai compris que la poésie, je la préférais sur la peau », raconte-t-elle. Son déclic ? TikTok. Au lycée, la plateforme lui ouvre les portes des make-up artists américaines spécialisées dans les transformations spectaculaires. Baya s’y essaie aussitôt, avec les moyens du bord : de la gouache, d’abord « pas très conseillée pour le visage », s’amuse-t-elle mais suffisante pour révéler un talent brut.

Un talent vite confirmé : en 2024, elle décroche le prix départemental de l’excellence, catégorie coup de cœur. Une distinction qui lui offre surtout un accès précieux à la CIPIE, et un soutien inattendu pour un obstacle très concret : financer son permis de conduire. Indispensable quand on doit aller peindre un tigre ou un personnage Marvel « à l’autre bout de l’île ».


L’artiste qui ne sait pas dessiner sur papier
Malgré son aisance déconcertante pour illustrer une scène sur un visage, Adeline revendique avec humour une incapacité totale à dessiner sur une feuille. « Ça paraît dessiné sur un visage, mais pas sur papier. C’est ça le sarcasme », rit-elle. Le corps, explique-t-elle, offre un relief, une expression, une vie que le support plat n’a pas. Elle se définit alors comme une artiste « 3D », dont le médium n’est autre que la peau humaine.
On lui doit ainsi des créations étonnantes : transformations complètes, illusions d’optique, et même un Black Panther peint sur le ventre de femmes enceintes. Des œuvres éphémères mais saisissantes.


Les ambitions d’une artiste… sans école
Aujourd’hui, Adeline est à un tournant décisif. Elle souhaite professionnaliser son art, notamment en se formant aux prothèses de science-fiction, une compétence essentielle pour travailler dans le cinéma ou la performance scénique. Problème : aucune formation de ce type n’existe à La Réunion.
Elle a pourtant été acceptée à l’ITM, une école parisienne réputée, partenaire de la Fashion Week. Le frein ? Le coût : 10 000 euros l’année. Une somme difficile à réunir, d’autant plus que le statut d’artiste n’est pas reconnu partout. « Les portes sont assez fermées. On nous dit que nous ne sommes pas artistes. Même les humoristes que je maquille m’ont dit qu’humoriste, ce n’est pas non plus considéré comme un art ici », regrette-t-elle.


Tenir bon face aux renoncements
Autour d’elle, plusieurs make-up artistes ont déjà abandonné, se rabattant sur des métiers plus classiques. Pas Adeline. « Je suis la seule qui n’a pas lâché. Je continue pour montrer que nous aussi, nous sommes capables », insiste-t-elle.
En attendant de réunir les fonds nécessaires pour son école, elle s’accroche à ce qu’elle appelle son « gros bois » : le travail acharné, la persévérance, l’obstination. Elle veut prouver qu’il est possible de percer depuis La Réunion, sans renier ses racines ni son ambition.


Et si la vie ne lui a pas encore offert les 10 000 euros dont elle a besoin, son talent et sa détermination composent déjà un portrait d’artiste puissant. Un portrait qui, comme ses créations, ne demande qu’à prendre vie.






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