Il est assez cocasse de constater que la France, patrie des droits de l’homme et du fromage de caractère, possède un sens de l’archivage pour le moins sélectif. En ce début d’année 2026, nous découvrons avec une grimace gênée que le Code Noir, ce charmant recueil de 1685 expliquant comment mutiler légalement son prochain, n’a jamais été officiellement abrogé. Louis XV doit bien ricaner dans son sarcophage en voyant que ses décrets sur le « meuble humain » traînent encore dans les tiroirs de la République, comme un vieil abonnement à une revue qu’on a oublié de résilier par pure paresse.

Furcy ou l’art de porter plainte contre son propriétaire

C’est dans ce contexte de somnolence législative qu’Abd Al Malik nous projette son film Furcy, tourné sur les terres volcaniques de La Réunion. L’histoire est celle de Furcy Madeleine, un homme qui a eu l’outrecuidance de croire que la liberté n’était pas qu’une option payante. En découvrant que sa mère était affranchie, il réalise qu’il est, par extension, un homme libre.

S’ensuivent trente ans de procédures judiciaires. Trente ans pour prouver à des gens en perruque poudrée qu’il n’est pas une commode ou un buffet d’appoint. Le film rappelle que la justice a toujours eu un timing très personnel : elle est fulgurante pour fouetter, mais étrangement lente lorsqu’il s’agit de lire un acte de naissance. Furcy n’est pas seulement un héros du passé, c’est le miroir de notre propre inertie. À La Réunion, les paysages sont sublimes, mais le sol garde en mémoire le sang de ceux qui ont dû quémander le droit d’exister.

L’impact des paroles politiques entre amnésie feinte et symbolisme tardif

L’analyse des récentes sorties politiques sur l’abrogation du Code Noir révèle une comédie humaine où le déni le dispute à la gesticulation législative. En mai 2025, lors des questions au gouvernement, François Bayrou a offert une performance d’une sincérité presque déconcertante. Interpellé par le député Laurent Panifous, il a admis ignorer que ce « fantôme juridique » hantait toujours les archives de la République.

Cette découverte par le sommet de l’État souligne une amnésie institutionnelle profonde. Dire « je ne savais pas » en 2025 sur un sujet aussi structurant que le statut des humains-meubles est une forme d’humour noir involontaire. Bayrou a alors promis un texte visant à « réconcilier la République avec elle-même ». Dans les faits, sa volonté d’abolir pour pacifier notre rapport aux autres transforme une faute juridique séculaire en une simple opportunité de communication apaisée, sans vraiment aborder la question des réparations.

De son côté, Laurent Panifous a rappelé avec fermeté que cette abrogation est avant tout une question de dignité. Son intervention a eu le mérite de forcer le gouvernement à sortir de son inertie morale, transformant ce qui était perçu comme une bizarrerie administrative en une urgence éthique. Quant à l’opposition, elle rappelle que cette abrogation n’est que le minimum syndical. Pour les écologistes et la gauche, il ne suffit pas d’effacer des mots : ils poussent pour une analyse profonde des « sacs de douleur » et des inégalités structurelles qui découlent directement de cet héritage.

Le constat de 2026 une abolition de papier

L’impact réel de ces paroles est celui d’une désynchronisation. Alors que les politiciens s’activent pour nettoyer les textes de 1685, de 1723 ou de 1804, les descendants d’esclaves et les artistes rappellent que les structures de domination n’ont pas besoin de décret pour perdurer. L’abrogation formelle est une victoire symbolique nécessaire, mais elle risque de servir d’excuse pour ne pas traiter le fond : le néocolonialisme et les inégalités persistantes dans les Outre-mer.

En somme, les politiciens sont en train de brûler le certificat de décès d’un système qui, dans les faits, n’a jamais vraiment fini de respirer. On ne se débarrasse pas d’un mécanisme qui a défini l’humain par sa valeur marchande avec une simple gomme. Tant que le Code Noir reste techniquement « vivant » par négligence, nous vivons dans une fiction où l’esclavage est juste en pause.

L’artiste contre l’inertie du politique

Au milieu de ce bal masqué parlementaire, le rôle de l’artiste apparaît comme le seul véritable moteur de changement. Abd Al Malik le souligne avec justesse : alors que le politique se contente d’organiser, l’artiste, lui, travaille les imaginaires. Le film Furcy n’est pas une simple leçon d’histoire, c’est un acte de chirurgie sociale. Là où les lois échouent à effacer les stigmates, l’art force la confrontation.

Aujourd’hui, il est temps de comprendre que les grandes figures comme Aimé Césaire ou Victor Hugo n’étaient pas que des noms sur des frontons d’écoles, mais des architectes de notre conscience collective. L’artiste est celui qui empêche la poussière de retomber sur les dossiers gênants. Si Furcy a dû se battre trois décennies pour cesser d’être un objet, l’art nous rappelle que le combat pour la liberté n’est pas un acte administratif, mais une lutte pour la vérité. Allez voir le film. C’est plus inconfortable que les discours officiels, mais c’est le seul chemin vers une réelle fraternité.

Pour voir enfin le masque tomber et comprendre pourquoi nos dirigeants se réveillent avec trois siècles de retard, jetez un œil à cette vidéo : elle capture l’instant précis où la réalité brute du Code Noir percute enfin l’agenda politique.

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